LabelDeLaNature

Ils tapotent sur leur smartphone, jeans savamment déchirés ou slims colorés, tattoos, barbes au négligé étudié. Ils sont parisiens mais pas seulement : belges, japonais, anglais, on en croise même de Province. Ils ont entre vingt-cinq et quarante-cinq ans, en paraissent de toute façon trente. Du hipster next-door, à bonnet, à lunettes carrées et écarteur. Du hipster femelle aussi, ongles vernissés technicolor : des filles pas sages, volontairement gouailleuses, décolletées, canailles. Dans les allées des salons branchés ou les bars à vin, ils et elles font la bise à des tas de types, connus d’eux ou pas, qu’ils tutoient, ils parlent de « buvabilité » et finissent toutes leurs phrases par « qu’est ce qui goûte bien cette année ? » ou « c’est glou-glou ».

Ils, ce sont les néo-cons’ du vin (cons’ pour consommateurs évidemment). Pas n’importe lequel : celui qu’ils boivent c’est le vrai, le pur, le Nature ! « En 2015, si tu n’as jamais bu de nature, t’es un ringard ! », semblent-ils dire.
Quel est ce vin « in » ? Est-ce une production de niche boboïsante ? Et si on est pas jeune/ à la mode/ hipster/ parisien (biffez la mention inutile), on peut en boire ?

Qu’on se rassure, oui ! Comme beaucoup de mouvements de contre-culture, le vin nature aussi appelé « vin naturel » a sa façade visible, ses représentants stylés qui parfois l’enferment. Vous en avez bouffé des chefs bad boys qui donnent à la cuisine du cool à défaut de sel dans les télé-réalités ? Pas de raison que le vin nature échappe à ce phénomène : lui aussi a ses icônes, gueulantes et hyper-connectées. Ce sont eux qui font et défont les réputations, transformant un vigneron du Larzac en rock star, et une productrice du Beaujolais en prêtresse web.

Grossir le trait est facile, pourtant le nature n’est pas qu’un picrate destiné aux jeunes branchouilles ou aux anciens babas accros aux réseaux sociaux. Ceci vaut aussi pour ses producteurs : leurs profils peuvent être très divers. Héritiers de domaines, bravant les traditions et papa-maman. Vignerons-paysans, appliquant leur philosophie à la vigne. Anciens journalistes, retournés à la campagne et ses vertus. Des jeunes, des vieux, des femmes. Pas nés du dernier millésime, les vignerons natures sont partis d’un constat simple : le vin moderne regorge de nombreux d’artifices (pesticides, intrants divers servant à corriger, gommer, accentuer). Faire mieux, plus sain, c’est essentiel. Avec cette évidence : pour boire un vin propre, il faut a minima que le raisin soit cultivé biologiquement. Alors il faut bosser son sol et ses terroirs, laisser parler le vivant. Encourager la biodiversité, quitte à réintroduire le cheval comme deuxième homme de la vigne. Utiliser un maximum les levures présentes sur la peau du raisin plutôt que lui préférer des solutions de laboratoire. A la cave, intervention minimum mais hygiène et surveillance poussées. Faire du vin nature, c’est tout l’inverse du laissez-faire. On est très loin du hippie bouffeur de graines élaborant du vinaigre au mieux, des pifs qui sentent le cul de poney au pire.

Dans l’imaginaire, le vin nature est un vin bourré de défauts comme des oxydations prématurées et/ou déviant : sentant le sperme de lièvre, le ventre de marcassin ou autres animaleries peu ragoûtantes, l’acétate, le vernis, la colle, les croûtes de maroilles …

On ne va pas se mentir: des comme ça, il en existe et c’est à pleurer. Mais ce n’est pas l’ordinaire du nature, bien au contraire.

Bien avant que le mouvement ne soit récupéré par nos hipsters précités, des vignerons de tous horizons se lançaient dans l’aventure, il y a dix, vingt, trente ans. On a donc suffisamment de recul pour dire une chose simple : un vin nature, correctement fait peut être de garde.

Autre scoop : nature ne veut pas dire sans soufre. Les stakhanovistes de la vigne bio tolèrent le soufre ou plus exactement sa « transformation » : les sulfites dont on trouve mention sur les bouteilles et qui peuvent effrayer un public moins averti. Le grand Méchant Soufre, s’il a des défauts quand on force la dose a des vertus presque inégalées en terme de stabilité, comme antioxydant, etc. C’est lui qui entre autres, assure que la bonne quille du vendredi ne tourne aigre à assaisonner la salade. Ne diabolisons pas outre mesure le SO2 : parfois, certains poisons sont des remèdes. Ces vignerons responsables bossent avec, peu, juste ce qu’il faut. On croise des olibrius qui s’en affranchissent total, à leurs risques et périls, mais c’est une minorité.

Revenons sur le cul de poney, au galop. Certains vins natures ont parfois -pas toujours- des arômes étranges : la réduction par exemple est un processus naturel. Contrairement à d’autres vins plus technologiques, plus aseptisés le nature a tendance à vibrer de façon différente quitte à avoir ses « humeurs ». Dans un cas comme ça, un poil de pédagogie : on leur fait prendre l’air. Une carafe, de la patience, et le vin renfrogné se calme et redevient guilleret comme tout. Même chose pour le gaz, parfois présent. Oxygène et hop, plus de bulles.

Les levures brettanomyces peuvent être une des causes de ces arômes inhabituels qui font sentir le vestiaire d’après-match musclé. Il ne s’agit plus de réduction, mais de contamination qui est, elle, toujours irréversible. Elles divisent : indésirables selon les eux, acceptables à petites doses pour les autres. Question d’appréciation personnelle, peut-être ? Les buveurs de bières qui connaissent bien les bretts en savent quelque chose. Puis il est utile de rappeler que le goût de l’un n’est pas celui de l’autre.

Quelquefois, rarement, y a les jus foutus, imbuvables. Ceux-là, à part éviter de les recroiser, y a plus rien à faire pour eux: malheureusement, ils ternissent l’image du nature. Ses détracteurs sont prompts à caricaturer, bien contents de flinguer ces ratés en généralisant à l’ensemble des vins de cette « famille ». Rarement autant de mauvaise foi et d’énergie se seront déployées en deux camps bien distincts : conventionnels contre natures, réacs contre hipsters.

Pourtant, cette guéguerre n’est qu’une partie de l’iceberg : les autres buveurs de natures en font moins des caisses, sans doute ?

Si on dépasse les clivages évidents, sur le papier le vin nature a des arguments : des étiquettes souvent rigolotes, une communication différente, plus punchy, plus fun, ce qui le fait adorer et récupérer par nos buveurs d’étiquettes d’un nouveau genre. Trash, provoc, on peut lui coller toute une imagerie de vin à contre-courant qui ravit les Che Guevara des beaux quartiers. Mais il serait idiot de ne voir que ça et d’édulcorer son message politique.

Le vin nature est un vin militant : du plaisir et du sexe, libres, nus. De la nécessité de consommer mieux avec moins de conséquences pour la santé et la planète, à plus petite échelle. Ces vins, pour des raisons éthiques aussi bien que structurelles, sont en général distribués par des cavistes-artisans, plus ancrés dans le local. Plus chers ? Pas forcément : s’il existe un prix minimum parce qu’une production soignée a un coût, à prix égal le nature est souvent bien plus plaisant qu’un vin plus traditionnel.

En effet, il y a le goût, bien au delà de toute considération de mode, de com’, de politique ! Moins austère, plus proche du fruit, révélé parce que débarrassé des artifices, moins standard. Des jus hautement torchables, qui peuvent être aussi d’une grande complexité : il n’y a pas qu’un type de vin nature, tout comme il n’y a pas qu’un seul type de consommateur.

C’est un vin zéro complexe, qu’on n’a pas peur d’aborder, même si on n’y connaît rien, loin des codes des étiquettes à la papa. Et certains feraient bien d’en prendre de la graine.

Le grand drame du monde du vin en 2015 c’est de s’être enfermé dans une foultitude de règles et de vocabulaire abscons parfaitement intraduisibles pour les non-initiés. Gens du vin, dépoussiérez-vous ! Le nature est pour l’instant une vague, mais quand le tsunami vous frappera la tronche, il sera trop tard.

Article paru sur http://www.nowmagazine.be/?p=561